Depuis deux jours, j’ai au mur de ma chambre, près de mon bureau, une lithographie originale par Eugène Delacroix. 1827, le sujet est tiré du Faust du poète allemand Goethe. “Pourquoi tout ce vacarme!” Je suis donc allée faire la file avec une de mes collègues au département, à 9h45 du matin, devant l’entrée du Fogg museum, à un coin de rue de ma chambre. Il y avait déjà une vingtaine d’étudiants qui attendaient pour trouver une gravure qui leur serait prêtée toute l’année scolaire. À 10h, les portes se sont ouvertes et tous se sont mis à courir dans tous les sens. Quelques boîtes de bois étaient disposées dans le hall d’accueil du musée, contenant des estampes encadrées. Tous ces étudiants qui faisaient la queue gentiment se sont alors transformés en bêtes sauvages, écumant les bacs, se bousculant. Impossible de voir quoique ce soit, c’était la jungle. Mais j’ai trouvé un petit coin de boîte verticale libre, alors j’ai commencé à chercher. Pas intéressant, mauvais, piètre qualité, bof. Puis soudain, je tombe sur un Picasso! Mais je ne suis pas intéressée par cette gravure en tant que telle, alors je continue à chercher… je trouve un Miró. Super Miró. Mais je ne suis pas encore là où je le souhaite, c’est-à-dire en extase. Et puis soudain, ça y est. Je trouve un Delacroix… J’attrape deux étudiantes au hasard et leur tend le Picasso et le Miró. That’s a good one, take it. Elles n’en croyaient pas leurs yeux. Moi j’avais Delacroix.
Ensuite, nous sommes allées au grand amphithéâtre du Memorial Hall, juste à côté, où la directrice de Harvard ainsi que d’autres personnes importantes, j’imagine, ont prononcé les allocutions de bienvenue. La salle était incroyable, tout en bois sculpté, en demi-sphère et montante, bondée de petits étudiants qui commencent leur doctorat. Je me suis pincée à plusieurs reprises – c’est dans cette même salle que sont remis les diplômes. Cette idée – je me tenais à l’endroit même où s’achèverait mon parcours ici dans 7 ans – m’a donné une drôle de sensation, assez difficile à décrire. Ensuite, ce fut la foire des inscriptions, chèques, compte de banque, etc. Cette semaine s’est donc résumée à plein de bouffe gratuite, cocktail, buffets, soupers, j’ai même reçu un sac à lunch officiel de Harvard! (il apparaît sur la photo)
Hier, je suis sortie de Cambridge pour prendre un bain de vie normale avec deux amis (un de Puerto Rico, l’autre de Turquie) loin de Harvard et son faste, au quartier latino dans Jamaica Plain. Nous avons mangé des platanos fritos dans une toute petite cantine, nous avons attrapé une piragua fraîche faite par un vieux monsieur latino dans la rue (glace concassée manuellement avec du sirop de fruit) et nous avons fait des provisions de queso de freir. Ensuite, nous avons pris un thé à la menthe dans un café arabe. Et on a discuté de livres et de ciné. C’est la journée la plus normale, dans le monde le plus normal, que j’aie eu jusqu’à présent. Nous allons recommencer cette expédition de temps à autres, question de reprendre des forces pour faire face au prestige qui nous entoure et qui parfois n’est pas si naturel pour moi, je dois dire, même si j’apprécie tout ce qui m’est offert.
Et puis aujourd’hui j’ai visité les archives des Musées Fogg et Sackler avec mes collègues de première année en Histoire de l’art. Tous les conservateurs sont chaleureux, on nous a même servi un vin d’honneur dans une salle privée du musée, incroyablement belle, remplie de tableaux. Nous avons même le droit d’emprunter la clé de cettte salle pour y avoir des meetings! Chaque personne que je rencontre est d’une disponibilité et d’une compétence incroyable. Encore les larmes aux yeux. Je me suis pincée si souvent au cours de cette journée… Je peux aller consulter les dessins et gravures de la collection en salle de lecture quand je veux, et même faire la demande d’une lecture à l’infra-rouge d’un tableau.
Je profite encore de la vie sociale ici pendant que j’en ai le temps. Hier soir nous avons eu un souper très agréable avec mes voisines d’étage (étage des femmes, rappelons-le). C’est vraiment un pur bonheur, j’apprécie vraiment la plupart de mes voisines, toutes ont une histoire personnelle intéressante. En voici quelques-unes (le garçon sur la photo est le copain de l’une d’elle), lors d’un meeting d’étage cette semaine (la photo est prise dans la salle à manger de notre étage).
Vous constatez sûrement, par cette photo, la pertinence pour moi d’apprendre quelques mots en mandarin et en japonais!
Chaque soir, je vois un coucher de soleil différent depuis ma petite chambre. J’essaie d’absorber le plus de choses. Je ne peux pas vous dire à quel point les gens que je rencontre ici sont pleins de vie, curieux, aimables et serviables. Particulièrement sur mon étage et dans mon département, comme nous ne sommes que des femmes, une sorte de collégialité très affectueuse se crée naturellement. Dès que j’ai besoin de quelque chose, quelqu’un s’offre pour m’aider, et vice-versa. Je ne prends que le meilleur, j’essaie d’acheter de trucs bios et équitables, et puis je me sens tellement privilégiée de côtoyer tous ces gens que je passe mon temps à leur poser des questions, à apprendre quelque chose. Mes journées sont déjà remplies, j’ai eu déjà tant de discussions autour d’un café… J’ai vraiment l’impression de vivre.
La Malva



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