Archive pour octobre 2007

Dear Sir

Quel délai dans l’écriture de mon blog… je commence à m’ajuster à la charge de travail. J’ai lunché avec des collègues depuis quelques semaines qui en sont à leur 2e ou 3e, même 4e année d’étude ici pour leur demander des conseils. J’ai l’impression que je travaille pour la première fois. La question est de devenir plus productif, mais la meilleure façon d’y arriver est de se fixer des priorités. Quand on n’a plus le temps de se perdre dans les détails, il faut trouver rapidement ce qui est essentiel. Alors plus question d’être pointilleux tout le temps. J’apprends à tourner les coins ronds. C’est un peu surprenant qu’il faille être à Harvard pour apprendre cela!!

Je commence aussi à réaliser que bien que j’apprécie les gens qui m’entourent, c’est un environnement assez “straight” en général et je me sens parfois un peu à l’étroit! Deux petits problèmes récurrents ici, pour moi, sont : la nourriture, et la musique. Côté nourriture, mes compagnons de lunch le midi, à la cantine, et moi nous interrogeons toujours sur le contenu réel de la sauce immanquablement sucrée de laquelle tout mets doit être arrosé. C’est que nous devons acheter un plan de repas obligatoire quand nous habitons aux résidences, plan très dispendieux qui me force à manger 5 fois par semaine à la cantine. Et chaque repas revient à 12,25$ US. Qu’avez-vous pour ce prix? Un bol de riz avec un peu de tofu et quelques légumes, et une salade d’accompagnement. C’est vraiment cher, parce que je pourrais faire la même chose pour moins de 2$ la portion. Et surtout, ça fait fondre ma bourse à vue d’oeil! Mais que voulez-vous, c’est obligatoire! Et parfois, les américains ont des drôles d’idées, dont de faire toutes leurs vinaigrettes avec comme premier ingrédient, après l’huile, le sirop de maïs.

En ce qui concerne la musique, j’ai décidé de remédier à l’environnement sonore dominé par la pop américaine en me promenant avec mon ipod! Ah… ça fait du bien.

La semaine dernière, l’université Harvard a connu un moment important dans son histoire : un changement de président. En fait, pour la première fois, après 371 ans d’existence, Harvard a nommé à sa tête une femme. Drew Faust est de surcroît une historienne, sympathique et qui ne vient pas des hautes sphères de la politique. Car le précédent président a généré une catastrophe. A ce que j’en sais, il était un “big shot” qui naviguait dans l’entourage des Bush, et qui avait de grandes difficultés à gérer l’institution en demeurant respectueux envers les autres.

Je me suis arrêtée à la cérémonie qui avait lieu dans un des parcs du campus, à quelques pas des résidences. Quelqu’un a mis un court vidéo, de très mauvaise qualité, sur youtube, de la longue cérémonie, protocolaire :

Je suis quelque part dans cette foule, sous la pluie d’automne. Et rassurez-vous, vous ne voyez pas des drapeaux nazis… ce sont les drapeaux de Harvard.

Le discours de Drew Faust était, honnêtement, très inspirant. Durant 45 minutes, la nouvelle présidente a insisté sur deux points : l’université doit faire des efforts pour accueillir plus d’étudiants qui viennent de la basse classe moyenne, et qu’il faut maintenir le soutien donné aux champs de recherches et ressources qui ne sont pas liés à des retombées économiques directes (elle a notamment nommé le Fogg Museum où j’ai mes cours!!!). Rien dans son discours sur la performance de l’université dans le marché mondial, ou le prestige du lieu. Je pense qu’elle pouvait se le permettre parce que c’est l’image qui est renvoyée par l’université de toute façon. J’ai l’impression qu’elle veut réorienter un peu cette image. Elle a aussi affirmé qu’il était préférable que le niveau moyen de la performance académique des étudiants baisse pour permettre à davantage de gens venant des minorités ou des milieux moins favorisés d’avoir accès à une excellent éducation. Ben là tu parles!!!

En terminant son discours, elle a raconté cette histoire incroyable, et si parlante!!! Avant d’entrer en fonction, les archivistes d’une des bibliothèques de l’université ont communiqué avec elle pour lui transmettre une enveloppe datée de 1951. Cette enveloppe, gardée précieusement dans les archives depuis plus d’un demi-siècle, était adressée au premier président de Harvard du 21e siècle, qui se trouve à être Drew Faust. Elle a brisé le sceau avec solennité, a tiré le papier. Les premiers mots de cette lettre étaient : “Dear Sir”. Voilà la preuve que le monde change. Le président de 1951 n’aurait jamais imaginé qu’une femme serait à la tête de l’institution.

Juste pour vous donner une idée, au Musée Fogg, toutes les toilettes dans les zones réservées aux employés et chercheurs ont des urinoirs – il n’y avait que des hommes comme étudiants et enseignants en histoire de l’art au moment de la construction du Fogg. Et quand a-t-il été fondé? En 1925… C’est dire qu’en 1925, on ne croyait pas qu’un jour des femmes y seraient. C’est le conservateur en chef du musée qui nous a raconté cette histoire, lors d’une visite des bureaux et locaux de recherche du musée donnée aux nouveaux étudiants au Doc en histoire de l’art. Devinez quoi : nous étions toutes des filles!!!

La Malva

Un diner chez Henri

Hier soir, les étudiants de première année au doctorat en Histoire de l’art étaient invités à prendre un verre et diner (souper) chez un des professeurs les plus connus du département. (Par le titre de cet article, Ersy a probablement deviné de qui il s’agit!) Je l’ai rencontré à deux reprises au cours des dernières années dans des colloques, alors c’était un peu étrange d’imaginer une situation informelle, dans sa maison.

Sa maison… elle est à Boston, dans ce qui ressemble à un hôtel particulier niché dans une rue pleine de charme, là même où habite John Kerry, ancien candidat à la maison blanche – juste pour vous donner une idée du cachet!!!! Et la soirée a été très agréable! Notre hôte professeur était très convivial, simple et accueillant. Vous imaginez une sommité dans votre domaine qui invite les nouveaux étudiants chez lui, qui les reçoit avec toute la gentillesse du monde. À un certain moment, je me suis retrouvée à couper du pain dans la cuisine, discutant avec le professeur qui s’attaquait à une grosse pièce de saumon fumé. À ce moment, je me suis dit : mais quelle drôle de situation! Il y a un an, je lui demandais timidement quelques conseils après ma conférence dans un colloque en Suisse, et aujourd’hui je coupe du pain dans sa cuisine… Ainsi va la vie!

Durant cette soirée, j’ai pu parler avec plusieurs de mes collègues de deuxième année, et je leur ai demandé des conseils… Comme je vous en ai déjà fait part, je suis un peu dépassée par la quantité de travail. Je n’arrive pas à dormir mes 8 heures par nuit et je suis un peu vidée du stress des cours – je trouve ça tellement stressant, encore, de prendre la parole dans les séminaires à cause de l’anglais. Quand je suis nerveuse, mon niveau d’anglais baisse pas mal!! Alors plusieurs de mes collègues m’ont gentilment donné le même conseil : ne fais pas tout ce que les profs demandent, sautent des paragraphes, des pages entières, ne lis pas tous les articles. Il faut savoir se préparer de façon à avoir quelque chose à dire durant les séminaires, c’est tout. Car il faut aussi garder du temps pour préparer nos propres recherches et écrire nos travaux et présentations orales.

J’ai aussi débuté un cours de yoga le dimanche soir… la professeur nous fait méditer et propose que nous travaillions sur le réaligement de nos chakras!! Eh bien moi, je ne sais pas trop de quoi ont l’air mes chakras, mais je suis certaine qu’ils ont besoin d’être réalignés. Alors je prends tout!! Je vais continuer d’aller à ce cours à chaque semaine – c’est très intense, très relaxant, mais ça aide aussi à travailler sa capacité à se concentrer.

Je trouve que lire est très bon pour se clarifier l’esprit, du moins pour moi, car il faut rester concentré sur un fil argumentaire, et laisser passer toutes les idées superflues qui nous traversent la tête. C’est une bonne chose pour moi d’être confrontée à une telle charge de travail ici, parce que je réalise, au bout de 3 semaines complètement épuisantes même si très nourrissantes, que c’est humainement impossible de tout faire. Je travaille donc très fort à me mettre moins de pression, à être moins dure envers moi-même et à ne pas faire tout ce qu’on me dit de faire. Pas pire, hein?!

Un de mes séminaires d’aujourd’hui était donné dans les salles du musée… vous imaginez la différence entre faire un cours d’histoire de l’art avec des diapos, et le faire dans une salle d’Archive, tranquille, avec l’orginal. On peut observer la technique, le format, les repentirs, les traces d’une première idée effacée, la subtilité de l’épaisseur du trait de crayon… Des détails qu’on ne voit pas avec les diapos!

Les écureuils du campus vont bien, j’en ai vu deux se bagarrer cette semaine et un autre enterrer sa noisette juste à côté de la porte d’entrée de ma résidence. Si j’ai un petit creux cet hiver, ça me fera une bonne provision! Sur mon étage, tout va bien : l’évier n’est plus jamais bouché depuis que les gens ont cessé de mettre la peau du poulet cru dedans. Par contre, le frigo surchargé est un peu déréglé : plusieurs de mes items de nourriture ont gelé!! Mes oeufs se sont transformés en blocs de glace. J’en ai pelé un pour voir, c’était plutôt joli. Mais pas très appétissant…

calligraphie

L’une de mes voisines m’a fait un très joli cadeau cette semaine. Nous discutions de calligraphie chinoise ensemble sur le bord du four pendant que je me préparais à manger, car j’étais en train de lire cette journée un article sur des parchemins chinois. 5 minutes plus tard, elle revient avec ce petit bout de papier sur lequel elle a copié un poème. Je dois lui demander de m’écrire la traduction cette semaine. J’étais très émue… elle me l’a donné si spontanément! Je suis vraiment entourée de bonnes personnes, vraiment. Je l’ai accroché au mur, face à mon bureau.

La Malva

Les oiseaux aussi aiment lire

libros

Aurais-je perdu la tête? Un plomb de sauté? Une araignée au plafond?

J’essaie d’user de créativité pour me motiver à lire une autre page, une autre, une autre. Ce que j’ai sur la tête, c’est la lecture d’une soirée, en revenant de la journée de travail en classe et en bibliothèque. Ce soir-là, c’était sur les rapports entre l’architecture byzantine et ottomane… Je ne comprenais rien! La professeure est merveilleuse, mais elle a un accent et c’est difficile pour moi, dont ce n’est pas la langue maternelle, de comprendre des noms en Turcs prononcés en anglais avec un accent! Mais j’apprends beaucoup!

Je n’ai pas dormi depuis 36 heures maintenant… oh la la! J’avais une présentation aujourd’hui. Rien de bien important, mais c’était ma première présentation orale ici, en anglais! Je pensais terminer entre 12h et 3h du matin, mais finalement à 8h ce matin je travaillais encore! J’ai parlé avec mes amis de la classe en sortant pour leur demander si j’avais fait des grosses fautes bizarres… et ils pensaient que j’avais fait mes études en anglais! Héhé! C’est étonnant aussi parce que j’étais tellement nerveuse (j’avais l’impression de parler en chinois en lisant mon texte, c’est dur à expliquer)… Maintenant la glace est brisée.

Une des choses merveilleuses de la vie aux résidences, c’est que quand je travaille toute la nuit comme aujourd’hui, je croise toujours quelqu’un à 3h48 du matin dans la cuisine en me préparant un thé… C’est que Harvard, c’est dur pour tout le monde! Il nous font travailler fort! Mais je suis très heureuse! Nous avons fait un souper collectif sur mon étage dimanche dernier et la nourriture était incroyable!!!! J’ai mangé des nouilles coréennes (Beaucoup!) et un dessert chinois : ça ressemble à un oeuf de caille, mais visqueux et fourré à la pâte de sésame grillé. C’est comme manger un oeil! Mais c’est tellement, tellement bon! J’avais fait des fudges… elles pensent toutes maintenant que je suis une grande cuisinière… c’est gênant parce que cette recette est vraiment, vraiment, vraiment niaiseuse à faire et que je l’ai moulée dans un carton de bouillon de poulet!

cle paradis

Voici la clé du paradis : c’est ma carte des Musées de Harvard… et elle me donne accès gratuitement à TOUS les musées américains, ainsi qu’à la plupart des grands musées internationaux! Ça, c’est une très bonne nouvelle! Le Louvre est au-dessus de 10euros maintenant, et le MoMA est à 20$, je crois. On nous la remet parce que l’on doit se promener beaucoup dans les zones réservées aux employées des musées Fogg et Sackler pour nos cours et la bibliothèque. Aujourd’hui, après le séminaire, nous sommes montés avec le professeur à l’atelier de restauration des peintures, juste à côté de la salle de classe. C’est l’atelier le plus moderne et le mieux équipé que j’ai eu la chance de visiter. On a regardé une grande nature morte à l’huile dévastée par les craquelures. Ils la nettoient présentement et essaient de déterminer la cause de la détérioration. Ça, c’était juste pour le plaisir – le prof nous l’a offert à la fin du cours – et c’était la porte d’à côté!

Je dois admettre que quand je travaille trop, je pleure pour rien. Donc depuis une semaine, j’ai les larmes faciles. Mais en fait, je pleure vraiment pour rien. Comme ça, sans raison. Je me connais assez maintenant, à mon âge respectable, pour savoir que ce sont des larmes de crocodile fatigué. Ça me fait ça : fatigue par trop de travail = larmes de croco.

Mais je suis tellement bien ici! Et je ne sais pas trop comment le décrire, mais il y a vraiment beaucoup d’affection, d’attention et d’entraide entre les étudiants (internationaux?). Même les gens de mon année dans mon programme (nous sommes 10) sont tous (je devrais dire toutes – nous sommes 9 filles sur 10!) très intéressants et agréables! Bref, des collègues de rêve!

Bon, assez de rêve pour ajourd’hui, je crois que je vais aller dormir maintenant… J’ai vu 2 levers de soleil depuis la dernière fois où j’ai posé la tête sur mon oreiller!

Voici quelque chose que j’ai appris depuis une semaine : c’est une grande liberté de pouvoir prendre du temps pour réfléchir! Alors j’apprécie ce temps.

oiseau

Ah oui, j’ai aussi quelque chose à dire sur les accommodements raisonnables : pas mal toutes mes connaissances et amis ici sont internationaux. Vous savez quand on parle avec quelqu’un un soir autour d’une tasse de thé et qu’on oublie d’où on vient, on parle juste de la famille qui nous manque, ou du stress d’une rencontre avec un prof le lendemain matin. À date, j’ai l’impression que le pays d’origine change quelque chose, mais qu’il y a quelque chose d’irréductible une fois qu’on se retrouve dans ces petits moments où on s’échange quelques mots d’encouragement parce que nous vivons la même chose. Je trouve que tous les gens que je rencontre, même ceux envers qui j’avais une mauvaise impression les premiers temps, tous m’ont appris quelque chose. Les conditions sont difficiles pour tout le monde ici – le travail est vraiment difficile – alors nous sommes tous un peu vulnérables. Personne ne se pense bon quand on a 100 pages à lire et qu’on ne comprends rien à 11h du soir!! Et puis c’est difficile de le réaliser, mais ici, à ce que j’en sais, pas mal tout le monde est pauvre (je parle aux études supérieures, c’est moins vrai à l’école de droit juste en face!) On travaille tous au moins 80 heures par semaine et je sais que la bourse de Harvard que je reçois, comme pas mal tout le monde au doctorat, est suffisante pour vivre, mais sous le seuil de la pauvreté. Il y a un sacrifice à faire – la seule motivation au travail doit venir, je pense, d’une passion qui est intime. Il faut cultiver son feu intérieur – et à ce que je vois à date, ça fait sortir le meilleur des gens.

Alors finalement je ne pense pas grand chose des accommodements raisonnables. Mais je voulais juste dire que je ne pense pas avoir jamais été déçue à faire un effort pour apprendre à connaître quelqu’un. Et j’ai même l’impression que j’apprends à me connaître davantage. C’est un peu personnel comme interprétation, mais j’ai appris à me fier à mes propres impressions plutôt qu’à ce qu’on dit des gens!

Sur ces belles paroles, j’ai ressorti une photo prise à Venise cet été, à la Biennale devant une oeuvre. Ça fait du bien de se rappeler comme on se sent en vacances! Au dodo maintenant!

Je n’ai pas eu le temps de répondre à mes courriels depuis quelque temps – ça s’en vient!

La Malva