Au large de l’océan Atlantique, j’ai marché sur l’île de Gorée. Le passé esclavagiste de cette enclave de terre rocheuse, alors cernée de requins attirés par le sang des Yoruba sautant des bateaux pour ne pas atteindre l’Amérique, est réduit à une carte postale. Mes pieds trainant sur le sol se souillent rapidement du sable qui envahit tout. Les pieds rouges on atteint le petit sommet de la colline, au bout de l’île. Les conversations s’effacent dans ma mémoire. Ne me reste que le son du djembé d’un garçon assis au bout du rocher, et le souvenir d’un chat maigre marchant au seuil de l’île aux esclaves où maintenant les petits jouent au foot dans des nuages poudreux. Le soleil descend sur Dakar et les flots de la mer attrapent tant de cette lumière transversale que tout m’éblouit.
Aujourd’hui je vole entre Montréal et Philadelphia et je voudrais sauter dans cette mer de nuages comme une Yoruba pour ne jamais atteindre les états-unis.
Une vie ne tient jamais dans une valise. Avant de partir à Dakar, questionnée sur la sécurité au Sénégal, notre professeure nous avait conseillé – à titre de principe général – de ne rien apporter dont nous regretterions la perte. La seule chose à laquelle j’ai pu penser était mon alliance. Je l’ai laissée sur le coin de mon bureau; or, à tout moment un geste involontaire de mon pouce gauche palpant mon annulaire me rappelait son absence. J’ai réalisé que ce n’est pas à cet anneau de métal que je tenais, mais à sa présence ronde et solide autour de mon doigt qui me rappelle que mon chéri est quelque part au monde. Je crois maintenant que je ne regretterais la perte d’aucun objet. Il y a des présences qui échappent au matériel.
Alors me voici entre deux cieux, dans un avion pris dans un nuage gris. Quand j’étais petite, je faisais souvent ce rêve où je tombais dans un bassin rempli de boules d’ouate. Cette ouate est ici turbulence… Je pense à l’hiver, à une soirée passée dans la cour d’entrée, sous un lampadaire brillant qui m’obnubile. Coincée dans un habit étroit et déjà humide, je me laisse tomber dans le banc de neige, laissant les gros flocons heurter mon visage en le piquant. Tous les espaces sont condensés dans cet éternel blanc.
La Malva


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