Les corps mobiles et les douaniers philosophes

Comment résumer ces quelques mois où j’ai laissé mon blogue en jachère… Ma vie a été depuis cet été ponctuée de déplacements, faisant de moi un sujet de plus en plus mobile.  Voici donc, en guise de synthèse, et afin de nous permettre de reprendre le contact, quelques questions philosophiques posées par les différents douaniers à qui j’ai eu affaire.

Tunisie

Tunisie

Juin – Monastir (Tunisie), vers Amsterdam

Romeo et moi rentrons calmement vers notre petit nid amsterdamois après une semaine sur le bord de la mer, où nous avons célébré notre 5e anniversaire en lisant au son des vagues et des gamins du coin qui jouent au foot.

Le douanier nous demande combien nous avons d’argent sur nous.

  • Catherine: Environ 10$
  • Douanier: Ah.  Vous pourriez pas me le donner, vous savez, j’en ai besoin.
  • C et Romeo: Hein? (rires nerveux)  Euh… c’est qu’on pensait prendre un café de l’autre côté…
  • D: C’est pas bien quand même, de pas vouloir m’en donner un peu.  Avec les enfants, vous savez…

Euh… c’est juste que c’est bizarre de donner de l’argent à un douanier.  Je pense que ça s’approche pas mal de ce qu’on pourrait appeler de la corruption.


Berlin

Berlin

Juillet – Berlin, vers Montréal (connexion aux États-Unis)

Ici, je n’accompagneque ma maman à l’aéroport, elle qui est venue me rendre une belle visite à Berlin — où nous avons pu entendre Obama live dans son discours déjà historique.  Nous sommes donc à l’aéroport, attendant que maman puisse enregistrer son bagage.  Je reste près d’elle, au cas où un peu d’allemand serait nécessaire, mais surtout pour me rassurer qu’elle a bien passé les douanes et pourra attendre son vol de l’autre côté paisiblement.

Ayant une connexion aux États-Unis, une contrôleure américaine vient l’interroger, mais refuse que je reste près d’elle à ce moment.  Me voilà donc de l’autre côté du ruban, captant des bouts de ce bizarre interrogatoire.  Ma maman est toujours passée pour une personne des plus innofensives aux yeux des douaniers, mais pas cette fois ci : il faut en cela remercier le tampon complètement en arabe acquis en Mauritanie.

Le ton de l’interrogatoire change, la douanière n’arrive pas à comprendre pourquoi quelqu’un irait dans un tel pays.

  • Où habitez-vous?  Votre addresse.  Pourquoi êtes-vous allée en Mauritanie?  Du bénévolat??  Pourquoi faire du bénévolat en Mauritanie???  Vous voulez dire que vous n’étiez pas payée pour y aller???

Pendant ce temps, je suis de l’autre côté du ruban de sécurité, incapable d’aider ma maman qui s’est néanmoins très bien débrouillée.  Mais qui a réalisé avec déception que le monde a changé, et que le profilage racial n’est plus une partie de plaisir.


Août 2008 – Amsterdam, vers Montréal (connexion aux États-Unis)

Puisque j’ai passé 2 mois et demi cet été en Europe, un contrôleur américain m’interroge avant que je puisse entrer dans l’avion Amsterdam – Philadelphia.  Voici donc un grand gaillard, blond mais encore “vert”, à qui l’on a demandé d’évaluer, j’imagine, mon degré de dangerosité.  Apprenant que j’habitais chez mon fiancé, mon controlleur a enfin trouvé un filon pour son interrogatoire.

  • Douanier: Alors, que fait-il à Amsterdam et d’où tire-t-il ses revenus?
  • Moi: Il est artiste résident au Rijksakademie. Il reçoit son financement de cette institution, à partir de fonds publics et privé.
  • D: Le gouvernement hollandais le paie pour faire de l’art?  Est-ce que l’État achète son travail?
  • M: Euh… non.  Ils lui donnent de l’argent afin qu’il puisse travailler librement.
  • D: Ah bon.  C’est quoi l’art qu’il fait pour qu’on le paie juste pour le faire?  De quoi ça parle, c’est quoi le sujet?”

(Ok, ici, je dois préciser qu’en ma qualité d’historienne de l’art, ce sont là deux questions qui ont le potentiel de surgir en examen, c’est-à-dire que je ne peux pas formuler de réponses simples puisqu’elles touchent à des réflexions profondes que j’abordent tous les jours dans mon travail.  Et pour ceux qui connaissent le travail de Romeo, c’est un peu difficile à résumer simplement, surtout à un douanier blond plein de bonnes intentions, mais complètement innocent en matière d’art.)

  • M: Euh… c’est un peu difficile à expliquer.  You know, it’s art.
  • D: (rires du douanier) ouais, c’est vrai.  Ok, c’est bon.  Have a nice trip.


Paris, vue du Louvre

Paris, vue du Louvre

Octobre – Paris, en provenance de Boston

Ici, rien à signaler.  Les douaniers de Charles-de-Gaulle sont les plus relax (ou nonchalants).  Aucune question, aucun tampon dans le passeport.  Seulement un sourire.  Oh, et un passager sur mon vol qui m’a complimenté sur mon français!!!  Ah… ça recommence.  Non mais, c’est complètement condescendant de complimenter une Québécoise sur la qualité de son français.  Come on! Je suis francophone.  En tous cas.


Amsterdam

Amsterdam

Décember – Amsterdam, vers Boston

  • Douanier: So, you’re going home?

Voilà une question d’une portée philosophique que jamais ce jeune et fringant douanier hollandais n’aurait soupçonnée.  Home… Voilà un concept dont les contours se sont embrouillés dans mon cas.  Où est ma maison?  Certainement pas Boston… je n’y suis que de passage, et dans ma chambre que depuis quatre mois.  Ma maison serait au Québec, mais en même temps, elle n’est nul part en particulier.  Soudain, l’espace d’un court instant, me voilà debout, au milieu d’un autre aéroport, quelque part au monde, trainant mon petit bagage, et méditant sur le sens que home a pris pour moi au cours des années.

  • M: Euh… yes.  I mean… well, yes.

Le douanier tamponne alors mon passeport.  Me voilà libre de continuer à circuler. Mais je ne suis pas certaine encore d’avoir dit toute la vérité à ce valeureux douanier.

La Malva

2 Réponses vers “Les corps mobiles et les douaniers philosophes”


  1. 1 El Quetzal 16 janvier 2009 à 3:03

    ouais, pas facile la vie d’une globe-trotteuse… on devrait publier nos milles et unes expériences avec les contrôleur(e), il faut bien rigoler…

  2. 2 trotteur de l'est 28 février 2009 à 7:27

    Vraiment génial comme article


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