
Lieu: bibliothèque Widener, la plus grande de tout le campus où je passe de beaux jeudis soirs à travailler dans un coin sombre, le nez coulant et les doigts gelés (coudon, est-ce que c’est illégal de chauffer une salle de lecture?). Bon, mais cette intervention de neige m’a réconciliée à jamais avec Widener et son escalier monumental, reconnu pour être une trappe à touristes (pourquoi ils veulent tous s’y faire photographier?)
Souvent, les douaniers qui doivent tamponner mes papiers quand je reviens aux États-Unis me félicitent d’étudier à Harvard. C’est dit gentilment, alors je les remercie. Mais s’ils me voyaient aujourd’hui, buvant un deuxième cappuccino, assise devant mon écran, avec un énième travail à finir, les cheveux grichous, le nez tapissé de points noirs, et les pieds froids, ils m’offriraient plutôt leurs condoléances.
Mais hier, j’ai mis mes pieds dans les traces d’Obama. Alors pieds froids ou non, ils sont historiques, mes pieds. Comme la plupart d’entre vous, j’ai voulu assister en direct à l’inauguration de celui qui a marché sur le même campus que moi il y a une quinzaine d’années (ou bien est-ce moi qui le suit… en tout cas, si ça me fait plaisir!)
J., S., E. et moi nous sommes donc retrouvées dans la “glorieuse” Dudley House (là où l’on sert les infectes repas que j’ai dus avaler chaque jour l’an dernier) qui diffusait dans ses salons la cérémonie. La maîtresse des lieux avait, pour l’occasion, confectionné des biscuits de circonstance.
Conclusion: un peu trop de sucre pour mon petit sang hypoglycémique.
Nous étions donc debouts, un sandwich dans une main et un livre dans l’autre (c’est quand même la semaine d’examens!!), les yeux rivés sur l’écran, silencieuces.

Pourquoi Obama a-t-il cette capacité de nous donner le goût de se réunir, de se rassembler? Il faut dire que Dudley, c’est le centre social des étudiants aux cycles supérieurs, i.e. pour la plupart étrangers, comme moi. Nous allions donc voir le discours d’Obama… par soulagement, je crois. Pour partager notre soulagement de voir George W. Bush partir – merci à CNN de nous avoir fait rire, d’ailleurs, en décrivant la scène: ‘Maintenant, Obama reconduit Bush à un hélicoptère, et il quittera sur le champ.’ Tout le monde a ri, en tout cas dans la salle où je me trouvais.
Mais c’est plus fort que ça, il y a autre chose : j’ai quand même mangé un biscuit trop sucré peint aux couleurs des USA! J’ai l’impression qu’on vit un changement de paradigme, un changement de génération, d’époque. (J’ai la même impression dans mon champ de recherche – dépassons le paradigme foucaldien! – mais ce serait trop long à expliquer.)
En tout cas, ce qui est sûr, c’est que les petits étudiants internationaux de Harvard qui vont manger des biscuits gratuits à Dudley House – seulement parce que c’est gratuit, pas parce qu’ils sont bons – se reconnaissent dans le nouveau président, dans son histoire du moins. Nous sommes tous délocalisés, migrants à notre façon. Peut-être que c’est dans ces amitiés improbables que se construisent les futures politiques internationales.
Miam miam Obama!

La Malva
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